23.07.2009
Vol 093

Au sommet de la montagne je regarde la vallée, les torrents, les ruisseaux, le lac en miroir, les cicatrices blanches que laissent les bateaux. je regarde la mer de sapins, les vallons tapissés de vert, les collines veloutées, les rochers les falaises ; tout ce décor que je connais par coeur et que j'aime. D'ici, les villages sont minuscules, blottis autour des églises. Là, je devine mon bled, bouffé par les lotissements poussés sur des terrains minables qui suffisaient à peine à nos jeux d'enfants et où l'on concentre 60 maisons copiéés collées et pas un souvenir. Tandis que les petites taches bleues des piscines font comme des flaques géométriques. je suis chez moi, au dessus du monde, tout à contempler. c'est là qu'on balancera mes cendres à la fin. je médite sur la beauté des choses et jubile.
On est dans la léthargie, dans le poids du corps dans la tête, assis, grave, vissé à la chaise ; lourd d'être lourd ; gorgé comme une éponge, tout imbibé de soi. Alors on se saoule de sommeil, on raccourcit les veilles, on s'abrutit. Parce qu'on parle toujours de la peur de mourir mais jamais de celle de vivre. Elle est autrement plus sournoise cette peur là, elle vrille les nerfs, elle dévaste et rend inaccessible. Quand on est traversé de cicatrices, on fait arrêt sur image puis on zappe. Mais on est un con.
C'est un jour d 'éclipse totale et de soi disant fin du monde. Je suis content d'être là, pour vivre en toute intimité cette fin du monde là. Il y a un instant, le soleil brûlait encore, mais une marée de nuages grisonnants joue à l'occulter. Le temps est orageux. Hier déjà, j’ai dû replier ma voile fissa, juste après que mon prédécesseur au décollage ait été craché en l'air comme un vulgaire chewing gum. Je suis frustré et piaffe. Deux jours que j’espère ce vol. La prudence voudrait que...
mais la passion n'a pas la patience.

Heureusement on oublie, on avance, on s'habitue, on fait comme si, comme ça nous arrange, on fait comme chez nous, sauf qu’on n'est pas chez nous. On est juste invité, pique assiette, écornifleur ordinaire, on picore au buffet, on se bourre de p’tits fours mais on fait que passer...
Une éclaircie, une trouée dans le ciel, je gonfle vite fait ma voile, la stabilise et l’équilibre. C’est violent et fin à la fois, physique et délicat. Elle est tellement plus forte que moi. Un œil sur la manche à air, un autre sur la voile qui s’impose déjà, je m'élance, trois pas, puis à fond sans questions. Je m'arrache du tremplin ou c’est elle qui m’arrache. Un trou d‘air et voilà, je suis dans le vertige, dans l'ivresse du vide. Je vole. Seul maître à bord, et enfin injoignable. Je vole de mes propres ailes, ma vie entre mes mains. Pas de performance, juste m'extraire du monde et de la pesanteur, voler, désaimanté à la terre, m’affranchir de l'espèce rampante.
Pas de bons pilotes, que de vieux pilotes. On dit dans le métier.
Mais déjà, le nuage se referme. Mais déjà le ciel s’assombrit. Je m'agrippe aux suspentes et scrute en direction de la trouée. Il n'y a plus rien. Je suis dans le rien. Dans l' étrange expérience du rien. Il n'y a plus que de l’apesanteur et quelques sensations ; le souffle moelleux du vent, la crispation de mes doigts sur les élévateurs. Avalé comme un petit rien dans le grand tout.
C'est long, et c'est interminable le rien ; lorsqu'on perd tout repère, lorsqu'on est suspendu dans ce vide évident, seul au monde, sans prise sur rien et sans rien pouvoir faire.

On romps, on rampe, on capitule ou on capitalise. On passe d'une histoire à une autre sans mettre le son sans mettre de sens. On a la crampe du zappeur, on compose, on en prend son parti. On s'en branle au fond. On calfeutre son moi dans des draps humides, on replie sa voile, on se replie sur soi, timoré, dans sa coquille, tout en frilosité geignarde. On appelle sa mère ou on joue au grand, parce qu'il faut bien.
Je suis en l'air, dans l’éther, suspendu au nuage, dans la vapeur ouaté et dans le gaz ; dans le coton, envoluté, dans la fumée légère de l’ultra light. Je suis bien, nez dans le zen. Je vais mourir et c'est pas grave. Juste intéressant. Inutile de penser à la chute finale ! Pas de solution, pas de problème. Attendre. Raisonner. Pas s’empêcher de fantasmer quand même. S'agacer à s'angoisser quand même. J’ai entendu parler de ces hommes volants aspirés par d'énormes cumulus, (se faire sucer par un gros noir, on dit) propulsés à des hauteurs vertigineuses et avalés en vrac dans le coeur de la glace, de la foudre et du vacarme, dans la violence extrême de la fusion noire ; dans le ventre exactement de l’horreur, puis recraché comme un noyau cent bornes plus loin, disloqué. Et bien sûr, dans ce genre d' histoires, y’a toujours un revenant, un miraculé. Faut toujours qu'il en reste un pour raconter l'enfer, pour témoigner et foutre la trouille aux autres. Mais ça va, je temporise, je métaphysique c'est sur, mais j’assure pas si mal. Je réfléchis, j’émets des hypothèses. Je reste maître à bord et j’en suis plutôt fier. Pas de panique et pour l'instant ça m'intriguerait plutôt, ma mort.
- Du détartrant pour la baignoire – je pense même à un moment, de peur d’oublier.
On n'a pas peur, ni du néant, ni de la chute. On n'a peur que des autres, des gens. Peur du ridicule, peur de demander son chemin, peur de réclamer sa monnaie, peur de ne pas être à la hauteur, peur de ne pas être reconnu. Mais on n'a pas peur, ni du néant, ni de la chute, ni du dernier fracas.
Et toujours rien, que du blanc, du blanc en filaments, des lambeaux de blancs filandreux qui aiguisent une autre perception. Que sommes nous sans nos sens, sans rien voir, sans rien entendre d'autre qu'un léger sifflement, qu’un infime frémissement d'ailes et d'anges ? Je me concentre sur le dernier sens qu'il me reste. Sentir le poids de mon corps dans la sellette, me brûler la peau aux commandes sensibles qui me relient au parachute que je ne distingue pas. J’attends encore. J’envisage les scénarios possibles, probables. Je prends ma peur en patience. J’estime, calcule mon altitude, m'occupe l’esprit avec les mains. Je suis suspendu là comme un con dans le grand silence, comme la flèche de Zénon, fulgurant et immobile. Je ne vois rien, mais ne suis pas aveugle. Juste qu’il n’y a rien à voir où alors ne vois pas encore ce qu'il me faudrait voir. Pas assez affûté, pas encore initié au langage minimal de la vapeur et du diaphane ; Simplement je suis là, quelque part, dans le ciel quelque part, à attendre la pluie pour redescendre.
On est un, on est seul, et on est singulier pluriel.. Parce qu'on est entouré et qu'on se disperse et qu'on devient multiple et qu'on se fourre dans cent vies parallèles qui sont autant d'aventures humaines, pour quelques instants, ou quelques années lumières. Sauf que nos amis nos amours nos amantes meurent pour un jour, pour toujours, qu'on les remplace au pied levé sans jamais les remplacer. Sauf qu'on se frotte à l'écorce des arbres jusqu'au sang, sauf que l'on s'arqueboute tellement que ça démange le manque.

Mais là, maintenant, quelque chose, là, à peine, un chouia de visibilité, qui s'ouvre et se referme dans la fadeur, un bout de quelque chose peut être, un rien de réel, une trace de relief, fugace et incertain. Oui, le relief, une ébauche de relief, que je ne reconnais pas, mais qui se matérialise enfin. Par bribes d’abord puis franchement maintenant. J’organise les morceaux du puzzle et cherche à comprendre. Suis-je passé carrément dans une autre dimension ? Non, juste glissé et reculé avec le nuage. Juste passé par-dessus la crête sans m’en apercevoir. J’aurais pu aussi bien m'y fracasser. Je suis de l’autre côté de la montagne, au-dessus de la mer de sapins. Des arbres à perte de vue. Nulle part où se poser. Mais c'est mieux que le rien.
On a peur de rien, ni de se cartonner en moto sans casque, ni de bouffer des pare-brises sans ceinture, ni de résister à l’endormissement à même le bitume pour échapper au coma et aux trois jours d’hosto obligatoire. On lutte contre le sommeil, on s'abandonnerait bien au sol, au gyrophare et à la perte de soi, mais on s’obstine. Tant que pisse le sang tout va bien, on plane, on fabrique de l'endormorphine ou quelque chose comme ça. Le corps est sympa. Il s’arrange pour te soulager de la douleur, pour t’anesthésier grave. C’est après que ça commence…

Maintenant je suis à nouveau dans la réalité, l'inquiétude a changé de nature. Je retourne au tangible : faut gérer. Réfléchir estimer le danger, le choisir, le trier : un bon gros sapin joufflu et accueillant. Juste éviter de se fracasser. Maintenant je suis à une centaine de mètres du sol, je distingue vaguement une clairière minuscule ; Je m’y dirige sans hésiter, m'y engouffre. Tout s'arrange. C'est con à dire, il y a un instant, j’étais dans l’effroi du néant, et maintenant je me dis qu'il va falloir me taper toute la pente à pied. J’ai la baraka ingrate et la survie paresseuse. Jamais content. Je pointe mon nez au ciel, la lune commence à grignoter le soleil.
On n'a pas peur, on râle par principe, on est spectateur de soi-même, des fois on s’applaudit. On voit ça de loin, mais quoi ! faut il se saccager, se ravager, se plonger tout nu dans le carnage, s'ensauvager, renoncer au Prosac au camarade Zoloft pour mieux s'abasourdir, et mieux puer schlinguer pour se sentir encore. Sentir qu'on est vivant avant de sentir qu’on est mort ?
Maintenant je me marre et je chante. Je hurle au dessus de la forêt. La lune à déjà mangé une moitié de soleil, la pénombre gagne. Je me suis bien fait peur.

On est programmé pour quoi, pour adhérer ou pour se foutre de tout, pour se carboniser 14 ou pour pas se mouiller de trop ? On est de la merde, si on te tue, on te bouffe, si on te bouffe, on te chie même si t'es top model.
Bordel, je suis trop long. Erreur de débutant. Je tente un virage idiot, je décroche et pars en vrille. Je chute comme un plomb. Retour à l’attraction terrestre. Bienvenue au sol. Je vais m’exploser sur le tronc de ce beau sapin bleu. Personne ne sait où je suis, je peux y passer la nuit à agoniser dans la fougère et l’odeur subtile du St Marc ménage. Pas sûr que ça console. Le plancher arrive, plus qu'à attendre l’écrasement avant le grand trou noir. Quel con !!!
- Du détartrant pour la baignoire – je pense connement encore, programmé pour ne pas oublier.

La lune recouvre maintenant parfaitement le soleil et le jour est si sombre ; Ne reste tellement plus qu’un halo en lisière que les oiseaux eux-mêmes se sont tus.
Mesdames messieurs, je suis encore vivant, je respire un grand coup, autant en profiter. Un choc net, frontal et brutal. Je m'écrase et c'est tout. Y'a une seconde, hop, j’étais tellement vivant et maintenant, hop, je suis tellement mort.
Le nez dans la bruyère..
Bon débarras !
Mais non ! voila que je reprends conscience. Mais non, voilà que je réinvestis à fond mon schéma corporel. Putain ! même pas mal. Je me relève, bancal, à peine endolori. Et me voilà debout, à sentir que je sens et voilà que je renifle tous les parfums du monde, de l'odeur de ma peau à l'odeur de ma peur. Je dégaine mon mobile, qui miracle marche encore. Avec mon briquet au jugé, dans l’étrange nuit diurne, je convoque un numéro. Quelques secondes, quatre sonneries, j’entends une voix chaude et sucrée ; je lui dis :
- J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer : je suis toujours vivant !
tg.bertin
11:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note










